Je vais vous raconter une histoire, une histoire réelle et bien triste, une histoire qui me met en colère. Une histoire qui montre comment les puissants se jouent des plus faibles. Comment des politiques décident à leur place, comment on piétine l’avis de ceux qui n’ont aucun pouvoir, comment on les fait taire. Comment enfin, on achève de tuer un quartier, sous prétexte d’enrayer une soi-disant radicalisation. Comment on oblige l’intégration et la mixité sociale par la force, par le mépris et par la méconnaissance du terrain. Enfin, comment on traite les enseignants qui se battent au côté des parents d’élèves, comment on les nie, comment on les dégoûte de leur métier.

 C’est l’histoire d’un collège, le collège Raymond Badiou, dans le quartier du Mirail à Toulouse. Un collège voué à une mort certaine par la seule volonté du Conseil Départemental de Haute-Garonne qui souhaite « plus de mixité sociale dans les collèges ».

« Permettre à un collégien issu d'un milieu défavorisé de faire sa scolarité dans un établissement public d'un bon niveau afin que s'opère la «mixité sociale», tel est le nouveau cheval de bataille du conseil départemental de Haute-Garonne » (Le dépêche.fr).

Aux grandes idées les moyens qui vont avec. Partant du principe que le Mirail est un des quartiers les plus mal famés de Toulouse, que sa population est en majorité issue de l’immigration, pauvre et souvent inculte. Qu’une grande partie est composée de femmes avec enfants, femmes qui parlent à peine le français, et enfants voués à l’échec scolaire. Sa majesté le Conseil Général de Haute Garonne a décidé d’employer les grands moyens en proposant au Conseil Départemental de l’Education Nationale (CDEN) de détruire 2 collèges au Mirail (dont le collège Raymond Badiou) et de les reconstruire un peu plus loin de la cité (s’ils sont reconstruits un jour !!!). En attendant, sa majesté a la bonté d’offrir à ces collégiens (les 6ème dès la rentrée 2017) l’opportunité de « réussir » leur scolarité en les dispatchant dans des collèges plus « favorables » à la réussite scolaire.

Mais attention : deux ou trois par classe, pas plus, faudrait pas qu’ils perturbent les autres. Et où ça les collèges ? Ben loin, très loin du quartier. Mais pas plus de 35 mn en bus, promis (sauf aux heures de pointe bien sûr où, montre en main, c’est 50mn qu’il faut pour aller de Balma au Mirail).

Je résume, on détruit un collège, dernier lien social des quartiers. On détruit un collège, un endroit protégé, où les enfants étaient entourés d’enseignants compétents, prêts à mettre tout en œuvre pour les aider à réussir. Où les parents se sentaient en confiance. On détruit un collège, dernier rempart contre l’ultime ghettoïsation de tout un quartier. On oblige les enfants à aller dans d’autres collèges, à prendre le bus, à être séparés des copains, tout ça pour plus de mixité sociale. Enfin, ça c’est de 8h du matin à 17h le soir. Parce qu’après, on ferme, on les renvoie chez eux, dans leur ghetto. La mixité scolaire, c’est à mi-temps. Parce que tout de même, on va pas faire la même chose avec les parents.

Ah ? Vous rêviez de vraie mixité sociale ? Avec la destruction des tours du Mirail et des appartements décents, dans les beaux quartiers, proposés aux parents d’élèves ? Mais c’est qu’on ne mélange pas les foulards et les chemises.

Nonnonon ! Chacun chez soi et les vaches seront bien gardées !

Pour bien faire passer le suppositoire, on a fait plein de réunions en prétextant « consulter » la population concernée.

Par contre sachez que les réunions ne servent à rien qu’à essayer de convaincre les parents d’élèves d’une décision qui de toute façon est déjà prise.  C’est pourquoi les enseignants ne sont pas les bienvenus. Surtout ceux qui sont contre ce projet (ils viennent quand même et toc !).

Et que fait-on pendant ces réunions ? On fait le beau, on est bien habillé, on parle bien, on connait plein de vocabulaire, et on sait super bien enfumer le petit peuple.

Il y a là une dame, présidente de la FCPE, qui n’a sans doute jamais mis les pieds dans le quartier du Mirail, mais qui sait tout sur tout. Et qui affirme par A plus B que les enfants en difficulté sont toujours tirés vers le haut par les meilleurs. En bonne élève qu’elle n’est pas, elle assène de faux chiffres : 40% seulement de réussite au brevet dans le collège Raymond Badiou. Cette dame n’a pas eu de problème de mixité sociale dans son enfance, elle a sûrement bénéficié des meilleurs collèges, mais elle devait avoir un piètre prof de maths. Ou alors elle faisait partie des cancres ?! À moins que ce soit une nouvelle méthode de calcul ? Soustraire au lieu d’additionner ? Allez un petit effort Mme FCPE : 40 + 9 ? Biennnnnn, mais ça c’était avant. L’an dernier, c’était 40 + 26, égale, égale ? 66% Bravo Mme FCPE, vous voyez, quand vous voulez !

Les parents d’élèves présents sont contre le projet ? « La majorité silencieuse est pour » explique Mr Conseil Départemental. Dommage qu’elle soit silencieuse, et surtout, très absente !

Mais il est tellement compréhensif ce Mr Conseil départemental, lui aussi il a des enfants qui prennent le bus pour aller au collège, car il habite à la campagne (dans une grande et belle maison achetée à crédit, avec un beau jardin et une belle voiture pour aller travailler).

Mme FCPE et Mr Conseil départemental ont écouté les parents d’élèves (visiblement sans leur appareil auditif puisqu’ils n’ont pas tenu compte de leur avis). Ils ont voulu virer les profs présents (sûrement des gauchistes !) et sont repartis fiers du devoir accompli.

Dans la foulée le CDEN a approuvé le projet.

Si tu es du Mirail, maman issue de l’immigration, peut-être sans emploi, parlant mal le français et sans permis, vivant dans un quartier dont tu ne sors que peu -le voile est mal vu ailleurs que dans ta cité- Sache que ton enfant de 11 ans sera mis dans un bus en septembre, qu’il sera amené dans les beaux quartiers, mélangé à d’autres enfants pour la journée, noyé dans des classes de 25 élèves, avec des profs qui n’ont jamais travaillé dans les quartiers. Il faudra qu’il suive ou qu’il végète. Le soir, on le remettra dans le bus et tu le récupèreras fatigué vers 18heures. Tu n’auras plus l’occasion de lui préparer son repas à midi, tout en discutant de ce qu’il a appris. Tu ne connaîtras pas ses professeurs. Tu n’oseras plus aller aux rencontres parents-profs. Tu ne demanderas pas d’entretien avec le prof principal parce que tu n’oseras pas aller dans les beaux quartiers.

Et quand ton gamin aura 15 ans, on le remettra dans un lycée de quartier, pourtant si décrié.

Quel gâchis ! tous ces messieurs bien habillés, derrière leur bureau tout propret, portable à la main, faisant des beaux discours et de longues réunions. Ces décideurs qui font mumuse avec la vie des gens. Puisque vous êtes si malins, je vous propose de faire la mixité dans les deux sens : mettez les collégiens de Fermat au Mirail. Ben oui : pourquoi ne pas faire le mélange dans ce sens ?

Ce projet on l’a enroulé de papier cadeau pour qu’il ressemble à du beau, et tout le monde y croit, sauf les plus concernés, ça pose pas un problème ça ??

Un collège va être détruit, dernier lien social d’un quartier qu’on abandonne, ça me dégoûte. Je le connais bien ce quartier, j’y ai vécu deux ans quand j’étais étudiante, il y avait encore des commerces, des associations, une vie de quartier. Il ne restera rien de tout ça !

Pour en terminer avec ce sujet qui me tient à cœur, je tiens à répondre à la journaliste (ah bon, une journaliste ? Au vu de son article, elle a dû avoir son diplôme dans un paquet de lessive) qui écrit ceci sur France3 Midi-Pyrénées :

« Certains parents d'élèves se plaignent de l'augmentation du temps de déplacement et les enseignants, qui, pour certains, ne se battaient pas pour travailler dans ces établissements qualifiés de difficiles, s'inquiètent maintenant du lieu dans lequel ils vont être affecté. »

Je voudrais lui dire que si elle avait bien écouté ce que lui ont expliqué les enseignants (au lieu de bâiller aux corneilles ou de jouer avec son portable) elle aurait écrit son article différemment.

Parce que Madame, la plupart des enseignants de ce collège ont fait un choix : celui de travailler dans ces quartiers difficiles. (Et oui, beaucoup sont là parce qu’ils ont postulé, et c’est pas pour le salaire de misère !!! Mais par conviction !) Parce que eux, contrairement à vous, ils sont sur le terrain, ils travaillent dans ce quartier, ils mettent toute leur conviction dans l’aide de ces enfants.

Parce qu’eux ils savent qu’un enfant en difficulté doit avoir un accompagnement particulier, parce qu’ils n’hésitent pas à faire des heures sup pour aider aux devoirs. Parce qu’ils sont là aussi pour les parents, pour les accompagner. Parce qu’ils savent que dans ce collège Raymond Badiou ils sont utiles à la société. Ils ne les sauvent pas tous, mais ceux qu’ils sauvent, ceux qu’ils aident et qui réussissent, c’est leur grande fierté et ce pourquoi ils ont choisi ce métier.

Ils ne sont pas inquiets de leur affectation après la destruction, ils auront les points suffisants pour choisir leur futur établissement. Tu vois, journaliste, eux, ils sont là parce qu’ils le veulent. Alors retourne aux chiens écrasés si t’es pas capable de faire correctement ton métier. Et si tu continues à répandre des inepties, j’te casse ton stylo !!

Signé : Une citoyenne en colère