Photo de 2.1 PRODIl a suffi que je ferme les yeux pour oublier le temps, le lieu et les années. Une photo, vieille photo jaunie retrouvée dans un carton au grenier et mon présent est devenu flou et fuyant.
Je ne sais plus vraiment ce qui est réel et ce qui ne l’est pas. J’ai dû glisser dans une faille temporelle.

J’ai huit ans, peut-être dix, je suis assise à même le parquet dans cette pièce mansardée, il y a deux ou trois personnes autour de moi. Je crois que ce sont ma sœur, ma grand-mère et mon parrain, mais je n’en suis pas sûre, ils sont comme floutés. 

Le téléphone sonne mais j’ai l’impression que je suis seule à l’entendre. Est-ce le fruit de mon imagination ? Je prends le combiné :
« Allo ? »
À l’autre bout du fil, quelqu’un fredonne une mélodie d’une voix douce. Je crois reconnaître cette voix. Je murmure les paroles que je connais par cœur :

Et pourtant, je regrette tant, je regrette en secret, la petite maisonnette que mon père habitait.

« Maman, c’est toi ? Maman, je suis dans la maisonnette, reviens, tu me manques. J’ai froid, le feu s’est éteint dans le poêle, il pleut dehors et la soupe est glacée. J’ai faim de tes bras, j’ai soif de ton sourire, je meurs de ton absence».

Il n’y a plus aucun son à l’autre bout du fil, plus de souffle, plus de vie. Les souvenirs s’émiettent.
Il n’y a plus personne dans la pièce, pas d’enfant, pas d’adultes aimants. La maison tombe en ruine.
Il n’y a que moi et cette brûlure au creux de mon ventre.
Moi, assise sur ce parquet sale et usé, entourée de dizaines de lettres jamais écrites.
Des lettres avec des mots invisibles à l’œil nu, des mots d’amour, des je t’aime et des toujours qui ne s’effacent que dans le cœur des oubliés.

J’emporte la maisonnette, le feu qui brûle dans le poêle, la soupe aux légumes fumante et le vieux téléphone.
J’emporte ceux que j’ai aimés et qui m’ont aidée à grandir, les feuilles blanches et les berceuses fredonnées.
J’emporte les odeurs du passé, les visages gravés dans la pierre immortelle et la clé de la porte d’entrée.
Le temps presse et il me reste à vieillir en paix.

Photo de 2.1 PROD

Pour la consigne 356 de Kaléïdoplumes