J’ai brisé le miroir, je ne supportais plus de me voir ! Tout était si étriqué : les meubles, les murs, le présent sans aucun sens, aussi éphémère  que le temps qu’il me restait à vivre. Je me sentais à l’étroit dans mes habits de vieillard, entre un passé lourd comme un dictionnaire et un futur se réduisant comme peau de chagrin.

Cette enveloppe ridicule, déformée par les ans,  cette forme sans forme qui se reflétait dans le miroir, je finissais par la haïr. Elle m’était devenue aussi indigeste que le sourire béat de mes petits-enfants devant « les anges de la télé réalité » !

J’ai empoigné le miroir et malgré son poids imposant, je l’ai traîné jusqu’au balcon et je l’ai balancé par-dessus la rambarde. Il s’est écrasé six mètres plus bas dans un grand fatras de verre brisé. Je me suis alors senti aussi léger qu’une plume. Il y avait bien longtemps que je n’avais pas fait de bêtise, depuis mon adolescence il me semble. Cela m’avait valu la dernière paire de gifles envoyée par mon père qui m’avait fait rouler au bas des escaliers. Je venais de casser la montre de ma grand-mère, pour voir si j’étais capable de la réparer, je n’avais pas réussi.  Mon père m’avait fracassé le nez en représailles, pour me mettre au pli, il avait échoué, je le méprisais. Un point partout, balle au centre.

Je me suis penché au-dessus du balcon pour admirer mon œuvre. Le beau miroir Louis XVI, si cher à mon père, gisait par terre. Ce foutu miroir que j’avais toujours détesté, même en mille morceaux, il me narguait.  À moins que, débarrassé de tout ce qui l’encombrait, nu et sans défense, au bord de l’abandon, il ne m’appelle à l’aide !

Au milieu du jardin enneigé, mon œil fut attiré par le reflet d’arbres majestueux sur une herbe fraîche. Je connaissais bien ces arbres, des chênes centenaires qui avaient été arrachés depuis longtemps déjà. J’entendis alors le rire de mon frère jouant avec le chien qui jappait de plaisir, puis, plus lointain, la voix de ma mère qui nous appelait pour le dîner.

Vite ! Courir à la fontaine se laver les mains avant de passer à table. Je n’ai eu qu’à tendre les bras pour me laisser happer par le mince filet d’eau dessinant mon passé, j’ai plongé, avant de remonter à la surface, de l’autre côté du miroir.

Source: Externe

Photo de Sherkane

 

Pour la consigne 342 de Kaléïdoplumes