J'y peux rien si c'est au fond de ce verre que je trouve l'inspiration !
L'angoisse de la feuille blanche ? Un jour, ça te prend aux tripes et ne te lâche plus.
Les mots, les mots, t'en a des milliers ! Mais faut savoir les apprivoiser, les coucher sur le papier, les aimer, les faire vivre et les laisser mourir.
Après le mot fin, il y a toujours autre chose à dire, une autre histoire à raconter, un autre livre à écrire.
Jusqu'au jour où ça bloque. T'es là, au-dessus de ta feuille raturée mille fois, t'es là, sidéré, en apnée, plus rien ne sort. Tu essaies, mais rien ne vient. Et tout d'un coup, comme une déferlante, une sombre angoisse te submerge: t'es devenu une merde, t'as perdu l'inspiration !!!!
Panique à bord, sans tes mots, t'es plus rien. T’essaies de te redonner du courage : c’est rien, ça va passer ! Un petit coup de blanc, un ballon et puis un autre, et un de plus jusqu'à ce que t’aies les idées claires, jusqu’à ce que tes yeux se mettent à nouveau à briller. Miracle, l'inspiration revient, fugace, et pour pas qu’elle te lâche, tu lèves encore le coude, encore et encore !
Tu te souviens plus si tu bois pour retrouver tes mots ou si tu bois pour oublier que t'as perdu tes mots.
Après quelques verres t'arrives à sortir un bel incipit :
L'automne est le printemps de l’hiver…
Trois points de suspension et rien ne vient. Tu bois. Pour te donner du courage, ou peut-être pour trouver l’inspiration, ou peut-être pour oublier que t’es une merde, tu sais plus très bien, t’as plus trop les idées claires.
T'as renoncé depuis un moment déjà aux rimes et tu comptes plus les pieds, tu te contenterais de quelques belles sonorités, mais rien ne vient !
Tu passes au rouge, paraît que c'est bon les mélanges. Après quelques bouteilles tu crois tenir la suite, ta main tremble, ta plume crache. Tu t’endors épuisée sur ton bout de table, juste le temps de décuver.
À ton réveil, tu réalises qu'en écrivant :
L'été est l'hiver du printemps, tu touches le fond. Te reste plus que l'alcool fort pour oublier que t'es si con.

Toi Henri*, t'as pas ce problème, des modèles t'en trouves toujours, si la Goulue** t'inspire plus, tu passes à Jane, Yvette ou Suzanne***. Si t'en as marre des filles tu passes à Bruant**** et quand t'as rien à te mettre sous le pinceau il te reste le buveur, celui qui se laissera croquer contre une bonne bouteille. Tu devras en prime supporter sa conversation à peine audible et son haleine fétide. 

Le soûlard que je suis inspire ton pinceau qui n’a besoin que de couleurs pour exprimer toutes mes peurs.
Tu me voles mon âme Henri, mes mots sont inutiles. Je sais bien ce qu'il dit ton tableau 

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Paul a perdu ses mots

Dans l'alcool il les a longtemps cherchés

Et a fini par s'y noyer

 

 

 

* Henri de Toulouse -Lautrec
**Louise Weber, danseuse de french cancan
***Jane Avril, danseuse au moulin rouge.
Yvette Guibert, chanteuse.
Suzanne Valandon, artiste-peintre.
****Aristide Bruant, chansonnier

Pour la consigne 323 de Kaléïdoplumes