J'ai plus de souvenirs que si j'avais mille ans.
J'ai transporté des centaines de gens, traversé la Méditerranée en tout sens. J’ai été leur espoir, leur passage obligé vers un monde qu'ils pensaient meilleur.

Si j'avais pu parler, je leur aurais dit de se méfier.
Je n'étais qu'un mirage, mais ils voulaient tant y croire, à cet ailleurs plein de promesses.

J'ai plus d'histoires à raconter qu'un millier de livres
Plus de mémoire qu'un bateau de croisière bondé de touristes, sillonnant les mers, immense et fier, paradant de luxe et d'oisiveté.

Si je devais tout dire, ce serait noyé de larmes que je le ferais.
J'ai vu des enfants apeurés, dans les bras de leurs mères éplorées. Des hommes courageux, dupés par des passeurs avides.

J'ai transporté plus de misère qu'un pays tout entier ne peut en contenir.
Dans ma vieille carcasse, des femmes sont mortes de faim, des enfants d'épuisement. Des hommes se sont noyés, emportés par les déferlantes.
Et moi, pauvre coquille de noix, balloté de tous côtés, je ne pouvais que tenter de garder le cap. De l'autre côté, les attendait la terre de tous les possibles.

Au pays des droits de l'homme, il y a forcément de la place au soleil.
Personne ne leur a dit, à tous ces miséreux qui fuient la guerre ou la famine, que le ciel autrefois si clair s'est assombrit, passant du bleu clair au bleu marine.

Tous ceux que j'ai transportés, et qui ont survécu, ont débarqué sans bagage.
Ils erraient sur leur terre, affamés, ils déambulent à présent sur les routes de France, étrangers désabusés.

J'ai plus de souvenirs que si j'avais mille ans.
J'ai transporté tant de malheurs, tant de souffrances, que le néant ne peut en contenir. Ma soute s'est remplie d'un océan de larmes.

Pour mon ultime voyage, j'ai échoué sur la grève, un trou béant dans ma carcasse, le pont jonché de cadavres.
Moi qui fus l'espoir de tous ceux qui ont cru à une vie meilleure, ailleurs que sur la terre de leurs ancêtres, je suis devenu leur tombeau!

Aujourd'hui à quai, dans cet enclos face à la mer, je prie pour que jamais, au grand jamais je ne sois remis à flot.

 

Pour la consigne 255 de Kaléïdoplumes