Parfois quelques minutes de bonheur suffisent à remplir le reste d’une vie.

Parfois deux ans d’une vie peuvent vous remplir d’un bonheur pour la vie.

Après avoir suivi la route qui m’a menée devant la maison où ma mère a grandi et où j’ai passé une bonne partie de mon enfance et adolescence, je me suis enfoncée un peu plus dans la campagne Aveyronnaise, pour retrouver, cette fois-ci, ce coin perdu où nous avons vécu pendant deux ans. Ce lieu qui m’a tant marquée que je lui ai consacré un livre.

Lorsque j’en suis partie, j’avais six ans. J’y suis revenue à l’âge adulte une seule fois, c’était il y a déjà bien longtemps. (25 ans à peu près) Cette fois-là je m’étais approchée de la ferme au plus près, sans pouvoir entrer dans la cour. Je n’avais ni osé, ni voulu déranger le paysan qui y travaillait.

Cette fois-ci, ce fut différent. J’avais rendez-vous avec Beauregard. C’est à toi ma sœur que j’ai pensé tout du long de ma visite, c’est pour toi que j’ai fait le chemin à l’envers. il ne m’a pas fallu beaucoup d’effort pour que je me retrouve avec toi, main dans la main, toutes deux enfants, sur le chemin de la ferme.

Viens, je t’amène chez nous.

100_1856 Nous arrivons derrière la maison, à l’époque il n’y avait pas cette construction en parpaing, cette plaie sur la façade. Je ne sais pas encore dans quel état je vais trouver la ferme, si des gens y vivent encore

100_1857Je m’approche,. Là sur la droite tu te souviens? C’était la chambre de la mémé, qui donnait sur l’arrière. 100_1858Je prends l’escalier qui mène directement dans la cour de la ferme. Si tu voyais comme je tremble, comme mon cœur palpite  …

100_1859Me voilà dans la cour, face à Beauregard. La maison est à l’abandon et ce qui me frappe, c’est que c’est la même, elle n’a pas changé, juste vieilli, beaucoup vieilli. C’était déjà, à l’époque un vieux corps de ferme mal entretenu, aujourd’hui, il est à l’agonie. Mais je reconnais tout, tant tout est semblable à mes souvenirs

100_1860Notre maison, et je suis à la fois triste de la voir dans cet état, et heureuse de la retrouver telle que je l’ai connue, sans qu’elle est été transformée au point de ne plus être la maison où nous avons vécu.

[La vieille bâtisse lui faisait face, imposante au milieu de la cour. Rien n’avait changé: le portail en fer forgé rouillé, le crépi jaune pâle de la façade, qui manquait par endroit, la cloche, au dessus de la porte d’entrée, les volets de bois gris délavés et, au milieu de la cour, le sapin, immense, et dont les branches du bas touchaient presque le sol. Dans ses souvenirs d’enfant, il était gigantesque, si bien qu’elle n’arrivait pas à voir la cime. Là, il paraissait un peu moins grand, mais tout aussi majestueux.] extrait de mon livre “Beauregard”

100_1861L’étable ne sert plus à rien , il y a longtemps que les vaches ne s’y reposent plus100_1863La porte d’entrée est toujours la même, en bois, avec la même poignée en laiton et le loquet. Le portail de fer est toujours vert. Tiens, je n’avais pas remarqué à l’époque l’inscription au dessus de la porte: 1894.

100_1865 Il manque un volet à la fenêtre de la cuisine

100_1866      Les volets de notre chambre sont fermés100_1864

Et si j’osais? Si j’enlevais le verrou qui bloque l’entrée? Si je poussais la porte? Cette occasion ne se reproduira pas. Peut-être ne reviendrai-je jamais ici. Je fais sauter le verrou et me retrouve dans le couloir, encombré d’objets hétéroclites. Mais ce sont bien les mêmes escaliers, la même rambarde en bois. Je ne peux accéder à l’étage.

100_1868 La porte de la chambre est grande ouverte, je prends une photo qui s’avèrera loupée . Quelque chose l’encombre sans que je puisse identifier ce que c’est, trop submergée par l’émotion d’être là. Mais je distingue du vieux mobilier. J’ai dormi là pendant deux ans, j’ai été heureuse là, j’ai pleuré là, j’ai eu peur là. Ici j’ai laissé un bout de mon enfance. 100_1870 La porte de la cuisine est fermée. Je la pousse d’un coup sec, je tiens à peine sur mes jambes tant je suis émue

100_1869 Je voudrais pouvoir tout plier, la maison, la cour, les champs tout autour, les mettre dans mon sac et les emporter avec moi, pour, une fois revenu à ma vie d’aujourd’hui, pouvoir à loisir les déplier et les regarder tout mon saoul .

Le temps me manque. Je referme la porte et m’éloigne à reculons100_1871Là, juste un peu plus loin, le pré des vaches 

100_1872Et plus loin encore, le chemin qui mène au bois 100_1876100_1877Il faut partir, je remonte à pied, seule, la petite route qui mène à l’embranchement, je refais le chemin de l’école, je me replonge dans mon passé, je pleure et je ris à la fois, dans cet endroit qui m’a apporté tant de joie. 

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