Le jardin est d’un triste à mourir, il pleut depuis des jours, et je crois ne pas avoir mis les pieds dehors depuis au moins une semaine. Dans le silence de la maison vide, seul le feu crépite. J’ai envie d’écrire, mais rien ne vient, je tourne en rond. Le front appuyé contre le carreau de la fenêtre, j’observe les gouttes d’eau qui ruissellent le long des feuilles du palmier. J’essaie de laisser mon esprit s’évader, au-delà de la maison, au-delà du jardin, pour trouver l’inspiration, mais toujours rien. C’est à désespérer, et mes vieux démons refont surface : et si je ne savais plus écrire ? Et si j’avais déjà tout écrit ? Et si…

Je sursaute ! La sonnette du portail vient de retentir. Je n’attends personne ! C’est bizarre, mes chiens n’ont même pas aboyé, comme s’ils connaissaient le visiteur. J’hésite, je n’aime pas les imprévus. Je ne bouge pas, sans doute un voisin, il reviendra plus tard. Je me rapproche du feu, j’ai froid tout à coup. Je sursaute une seconde fois ! C’est à la porte qu’on vient de frapper à l’instant, toujours aucune réaction de mes chiens. A travers la vitre teintée, je vois une silhouette se dessiner, de femme me semble-t-il. Je me sens pris au piège et n’ai d’autre choix que d’aller ouvrir. Ma fille a peut-être oublié sa clef, je n’ai pas à me sentir en danger, et pourtant… Je déverrouille la porte et l’ouvre en grand, avec, comme à chaque fois, un pincement au cœur, peut être un peu plus important cette fois-ci, allez savoir pourquoi !

Mon cœur chavire, ma tête est prise dans un étau, mon esprit tourbillonne dans une immense confusion. Je ferme les yeux et les rouvre aussitôt, pour être sûr que ce que je vois est bien réel. Et je constate, tétanisée par la surprise, peut être la peur, que c’est bien toi qui te tiens là devant moi.

Tu me parais si jeune, tu dois avoir seize ans, dix-huit peut être. C’est vrai que tu ne faisais pas ton âge. Tu as de longs cheveux bruns détachés, une frange qui mange ton visage. Et un regard froid que tu poses sur moi, un regard sans concession. Je te trouve jolie, je te sens conquérante, je ne vois ni faiblesse dans ton attitude, ni hésitation dans ta posture. Je sens d’emblée que tu es exactement là où tu veux être, que tu n’as pas peur. Je réalise soudain que tu tes venue régler tes comptes.

Ta voix, que je n’ai jamais aimée, s’élève soudain. Je la trouve douce, pas si aigüe que ça. L’accent est chantant, émouvant. Tu ne zozotes pas, comme dans mes souvenirs, tes « s » sont appliqués. Tu n’hésites pas non plus sur les mots, tu ne trembles pas quand tu parles, tu regardes droit dans les yeux et tu parais sûre de toi. Je discerne malgré tout une certaine fragilité dans ton attitude, bien que tu sois déterminée. Mais peut être que je me trompe aussi sur ce point…

Je ne t’invite pas à entrer, je sais que c’est inutile, tu es comme une ombre furtive qui passe, à peine le temps d’apparaître, et qui va s’évaporer, je l’ai sentie à l’instant même ou j’ai ouvert ma porte.

Je vacille, j’ai l’impression de te découvrir pour la première fois, je te connais pourtant depuis si longtemps. Je t’avais perdue de vue, pardonne-moi, oserais-je te le dire ? Que tu m’as manquée, que je voudrais rembobiner le fil de ma vie, pour aller à ta rencontre, plus intensément, avec toute l’expérience de mes cinquante ans ? Non je ne dirai rien, j’attends, je sais que tu vas parler, et j’ai la conviction que ce que tu vas me dire va bouleverser ma vie.

Comment plus tard, raconter ? Comment expliquer, qu’en cette après-midi pluvieuse, alors que je n’attendais personne, quelqu’un est venu frapper à ma porte ? Comment écrire que lorsque j’ai ouvert, c’est un peu comme si j’avais laissé échapper un gros morceau de vie.

Comment dire avec des mots simples, que je ne suis pas folle, que je n’ai pas rêvé, et que derrière cette porte la jeune fille qui se tenait debout, et qui m’observait à la dérobée, n’était autre que moi avec quelques trente années de moins. Comment résumer cette rencontre, expliquer ces quelques mots échangés sur ce pas de porte :

_ Pourquoi tu ne m’as pas fait confiance ? Pourquoi tu as oublié de m’aimer ?Sans titre 1

_ Je te demande pardon, je n’avais pas appris à aimer.

_ Le temps presse, il n’en reste plus beaucoup, quelques années tout au plus, pour que nous fassions enfin connaissance, et j’ai besoin de toi.

Comment ne pas éclater en sanglot devant tout ce gâchis, ce temps perdu.

Comment vous raconter que cette jeune fille, qui n’était autre que moi, je l’ai prise dans mes bras. Pour la première fois, je pensais qu’elle en valait la peine. Je l’ai embrassée, cajolée, et je lui ai dit, encore et encore que je l’aimais et que si tout pouvait être défait et refait, je lui prendrais la main, confiante, pour emprunter le bon chemin.

Elle m’a souri, soulagée je crois, puis s’est évaporée. Entre mes bras, ne restait qu’un souffle chaud et un léger parfum de jeunesse.

J’ai refermé la porte, dans un état second, et j’ai pleuré tout mon saoul, avant de me précipiter sur mon clavier, laisser mes doigts courir après les mots retrouvés.

Je ne pense pas qu’elle reviendra…

 

Pour Kaléïdoplumes