On allait chercher du cresson, en bas dans la rivière. 100_0438
Il faisait beau, il fait toujours beau là-bas.
Qui donc lançait l'invitation?

Sur le petit muret, en rang d'oignons, au pied de l'unique arbre de l'endroit, on prenait l'ombre, les jambes pendantes, du côté où nous n'avions pas pied, du côté de la vallée. Des enfants en rang d'oignons, assis dos au chemin, jambes dans le vide, au dessus du rocher sur lequel s'appuyait une partie des maisons du village.
Genoux écorchés, socquettes saucissonnées sur les chevilles, chaussures d'été, en rang serré, regard vers la vallée.
« On va au cresson? » qui donc lançait l'invitation?

Au loin dans la vallée, juste à l'orée du bois, il y avait la rivière fraîche qui serpentait et nous faisait de l'œil.
On était bien sur notre muret, à respirer l'air du causse, balançant les jambes, fredonnant la dernière chanson à la mode. Il faisait chaud mais c'était bon, ça sentait les vacances, on était dimanche, cousins et cousines réunis pour le repas de famille, comme tous les dimanche de beau temps.
Le muret piquait sous nos jupes courtes et nos shorts rapiécés, les minuscules cailloux nous laissaient des marques sur les fesses et du rouge sur les cuisses. On était bien sur ce muret, en rang d'oignons, à regarder sans vraiment la voir la vallée.
Et puis finalement, on allait au cresson, en bas dans la rivière, on se décidait enfin. C'était loin, c'était pas tout de descendre jusque là bas, en coupant à travers champs, on arriverait vite, mais il faudrait remonter après, sous la chaleur, tout remonter en vitesse parce que forcément on serait en retard pour le souper.
On allait quand même au cresson, on descendait à toute vitesse, les grands devants les petits derrières, à travers champs. Parfois on se laissait emporter par notre course folle, finissant sur le cul le chemin pentu. Les petits pleuraient derrière, parce qu'on allait trop vite, parce qu'ils avaient peur de sauter le fossé. Alors on se retournait, on les prenait par la main et on reprenait notre folle course.
On fonçait au cresson. La récompense ne se faisait pas attendre. L'eau fraîche nous accueillait, le cresson en abondance par endroit chatouillait nos pieds nus, quelques pierres glissantes nous faisait perdre l'équilibre, que l'on rattrapait bien vite avec un cri de surprise.
Et de la rivière, le paysage changeait. On levait la tête vers là haut, on apercevait au loin le muret, l'arbre qui paraissait minuscule, et derrière, la maison de la mémé. Les pieds dans l'eau on regardait là-haut, sans savoir encore que le bonheur à le goût et l'odeur du Causse.
Puis il nous fallait tout remonter, on avait ramassé un peu de cresson, on était venu pour ça, la mémé le ferait en salade ce soir, on remontait avec beaucoup moins d'entrain que plus tôt dans l'après-midi. Les petits traînaient la patte, on traînaient les petits à bout de bras., on se traînait vers le muret en pestant de le savoir si loin, si haut encore.
Le dimanche lorsqu'il faisait chaud, on allait au cresson, même quand ce n'était pas la saison.
Et quand on ne descendait pas au cresson, on montait à la croix, chercher des plumets... Mais c'est une autre histoire...

100_0435                                                         Pour le marathon d’écriture d’Alainx