Coiffer ses cheveux, sans doute le seul moment de tendresse que je m’accordais avec elle.

Elle disait : « Faut que j’aille chez le coiffeur, »

Je répondais : « tu veux que je te les coupe ? »

Elle refusait, il fallait les laver, puis les couper, et faire une mise en plis, et après les coiffer, parce que dimanche elle allait au repas de la classe.

Alors j’insistais, parce que ça lui coûterait rien, et puis elle aurait pas à attendre, et puis je savais faire.

Elle finissait par se laisser tenter… en râlant, parce que « j’ai pas de beaux cheveux, et puis t’as mieux à faire ».

Non ! Je n’avais pas mieux à faire que lui donner un peu de tendresse. Et puis ses cheveux n’étaient pas moches. Ils étaient beaux, très noirs, parsemés de fils blancs. Pas un blanc terne, non ! Lumineux, des cheveux épais, sains et lumineux.

Elle penchait sa tête au dessus de l’évier, je veillais à aller vite, pour ne pas rendre la tâche désagréable. Puis on allait s’installer à la salle à manger. Elle « craignait les cheveux » Je démêlais à la brosse, puis au peigne, en faisant attention de ne jamais tirer, surtout sur les tempes, un endroit sensible. Elle fermait les yeux et se laissait faire.

« Tu coupes assez court hein ! »

Je prenais plaisir à saisir ses mèches de cheveux entre mes doigts, et à couper comme un pro, que je n’étais pas. Ensuite je m’appliquais à mettre les rouleaux un à un, en commençant par la nuque, toujours sans tirer. De temps en temps, je la sentais qui se crispait, elle craignait tellement ! Mais tout se passait au mieux, un moment de tendresse, un moment de partage, rien de plus. Elle avait un casque chauffant, une de ces machins qu’on voyait dans les anciens salons de coiffure. Elle le branchait et s’installait dessous. Elle attendait patiemment, pendant que je rangeais les ciseaux.

Après vingt minutes, je vérifiais si les cheveux étaient secs en enlevant un rouleau. On se réinstallait à la table. C’était enfin l’heure de donner forme à sa coiffure. Et pour finir, je vaporisais de laque.

- Vas te voir à la glace maman ! ça te va ?

Elle n’aimait pas se voir dans le miroir, alors elle jetait juste un œil.

- Oui, ça va très bien, ma fille, je suis coiffée pour un moment.

Je venais de partager un moment de tendresse, parce que chez nous, on disait jamais « je t’aime », on s’enlaçait pas, ou bien j’étais si petite que je ne m’en souviens pas.

Si j’avais su maman, je t’aurais enlacée, je t’aurais embrassée, jemaman et nous t’aurais dit                   « je t’aime » à t’en gêner, à t’embêter, à te faire me repousser gentiment, à voir tes yeux se mouiller… de bonheur et d’amour.

Tu me manques tant, que j’en laisse ma pudeur de côté pour un soir :   Je t’ai tant aimée, maman, et je t’aime tant encore.