Je n'ai pas oublié.

Je n'oublie pas.

Je n'oublierai jamais.

Moins encore aujourd'hui qu'il y a cinq ans.

Des dates, des jours, des heures marqués au fer rouge dans ma mémoire.

Le temps qu'il faisait, l'odeur qu'il y avait, les silences ou les cris, la clarté ou la nuit.

Je n'ai pas oublié.

Je n'oublie pas.

Je n'oublierai jamais.

Le 24 Mai 1986, c'était un samedi. A Valence, il faisait beau, très chaud.

Elle est arrivée, petite princesse traumatisée par une naissance difficile, une tête en ballon de rugby, des grandes billes vertes et une chevelure abondante, très brune.

Il était 11h 25 exactement. Le soleil radieux fêtait son arrivée, pendant que moi je sombrais dans une longue nuit qui failli être sans fin.

Le 06 juillet 1989, c'était un lundi, la chaleur était accablante. De la salle de travail, au 1er étage, on voyait la verdure des grands arbres centenaires, constituant le parc de la clinique de Soyaux

De grandes baies vitrées au dessus de ma tête.

La trouille de mourir, pour de bon cette fois-ci.

21h39, arrivée d'une petite poupée pâle, sans un poil sur la tête, d'immenses yeux bleus. Le soleil commençait tout juste à décliner.

Le 19 avril 1994, dans une salle sordide d'un hôpital Charentais. Tu tardais à arriver. Une nuit agitée passée dans une chambre en sous sol. Une matinée épuisante à espérer ta venue.

Il faisait frais, le ciel était gris et la pluie menaçait.

13h55 à Angoulème, te voilà enfin, presque noir. Cordon autour du coup, on t'a vite amené pour t'aider à respirer.

Petit poupon tout biscornu, tout mauve, un oeil à moitié fermé. J'étais seule à te trouver si beau. Tes soeurs se demandaient d'où arrivait cet extra-terrestre plutôt laid.

C'était un mardi, et tu es devenu, au fil des jours, un beau bébé aux grands yeux marrons et au nez mutin. Un caractère joyeux et une gentillesse à tout épreuve.

Les dates, je ne les ai pas oubliées

Je ne les oublie pas.

Je ne les oublierai jamais.

13 décembre 2003. C'était un samedi matin. 6 heures exactement.

Je t'avais laissée la veille sur ton lit de souffrance, dans cette chambre blanche, au second étage de cette merveilleuse clinique au milieu des bois, à Bondigoux (Haute Garonne)

Pourquoi là? Tu étais à 120 km de chez toi. A 40 km de chez moi. Pourquoi là?

Parce qu'au château de Vernhes (ainsi s'appelle la clinique) il y a un étage réservé aux sans espoir.

Une clinique au milieu des bois où on n'opère pas, on ne charcute pas, on aide à vivre, on rééduque, on prend en charge la douleur.

Et on aide aussi à mourir parfois, dans une unité de soins palliatifs avec des médecins jeunes et dévoués.

C'était un samedi. Le 13 décembre 2003. Il avait plu la semaine précédente, mais les derniers jours  avaient été beaux, bien que froids.

Ce jour là il allait faire très très beau. Un soleil radieux pour accompagner ton retour chez toi.

Mais tu ne le verrais pas. Tu étais déjà partie de l'autre côté du chemin, à 6 heures précises, alors que le jour n'était pas encore levé.

A 6 h du matin, au coup de fil fatidique, le brouillard s'est emparé de moi. Un vide m'a envahie, au creux de mon ventre. Un vide jamais rempli depuis.

Alors que tu m'avais oubliée bien avant ton départ, un vilain crabe ayant envahi ton cerveau, je ne pensais qu'à toi, n'oubliant aucune des dernières secondes, des dernières minutes, des dernières heures passées auprès de toi.

L'ambulance portant ton corps sans vie t'a ramenée chez toi. Il a traversé les paysages qui me ramenaient sans cesse vers toi. Ces routes milles fois empruntées, tu les a parcouru une dernière fois, sous un soleil magnifique, une luminosité à couper le souffle. Et moi, je les ai à peine vu, tant les larmes brouillaient ma vue.

Aujourd'hui, nous sommes samedi. 13 décembre 2008.

Je ne sais pas si il va faire beau, si le soleil brillera.

Il fait froid!

Je suis restée la même, maman. La même que tu as laissée de ce côté du chemin, il y a 5 ans.

Je n'ai pas oublié.

Je n'oublie pas.

Je n'oublierai jamais!