Nous_3

Une mère vous dira toujours qu'on aime tous ces enfants du même amour, avec la même intensité.

Après avoir reçu cette onde d'amour, juste après mon premier enfant, et quand le second s'est annoncé, je me suis posée la question.

Est-ce que j'avais encore à donner? Mon amour allait-il se partager ou mes capacités d'aimer se décupler.

Comment pouvait-on donner encore, être chavirée un peu plus sans y laisser sa vie même?

J'entendais dire que oui, bien sûr, c'est évident, l'amour est le même, pour un enfant, pour trois, pour dix. Pas de différence, pas d'intensité moindre.

Et le deuxième est né, et puis le troisième, et à chaque fois l'amour de son nouvel enfant, aussi intense que pour le premier. Pas un amour partagé en trois. Trois doses intenses d'amour pour trois morceaux de mon coeur.

Alors on finit par ne plus se poser la question.

Jusqu'au jour où on se rend compte que les enfants grandissent, qu'ils sont si différents, plus ou moins pénible. Les caractères s'affirment, le contour de leur âme se dessine.

Et un jour, la mort dans notre propre âme, on se rend compte que non, les mères mentent, ou bien on n'est plus à la hauteur, mais l'amour s'est transformé.

Est-ce que je l'aime moins? Ou est-ce que je ne la comprends pas.

Est-ce que c'est parce que je n'arrive pas à l'entendre? Ou bien parce que je ne sais pas me faire comprendre.

Nous ne parlons pas le même langage. Elle toujours sur le mode offensif, moi coincée sur la défensive.

Je n'arrive pas à décortiquer ses pensées, à intégrer son mode de fonctionnement.

J'en viens à douter de mon amour. Et je me sens tour à tour coupable et impuissante, je la vois tour à tour insensible et lointaine.

Des années que ça dure. Petite déjà, j'avais perdu le fil. Alors quand elle était à l'école, je me plantais devant un cadre où sa photo me souriait. Et un élan d'amour me revenait. Et enfin je retrouvais ce lien intense, ma moitié de coeur perdue. Et je pleurais en me répétant: bien sûr que je l'aime, pourquoi j'en doute, pourquoi elle ne le voit pas?

Elle a grandi et j'ai ce sentiment d'avoir raté quelque chose avec elle. Je n'ai pas su garder ce fil qui me liait à elle. J'ai perdu pied assez vite, espérant qu'avec le temps, je retrouverais le chemin. Mais le temps a passé et j'ai continué à douter.

Aujourd'hui elle a 18 ans.. On essaie, mais le constat est toujours le même, le décodeur de nos émotions est sur le mode ralenti. On ne parle pas le même langage. Je ne perçois pas ce qu'elle est, alors je ne sais pas vraiment communiquer.

Je l'écoute me parler, je la vois dans son fonctionnement et je ne saisis pas.

Je ne crois pas que je sois seule en cause, mais je me sens fautive. Je pensais avoir donné la même chose à chacun. Mais c'était sans compter que dès lors que son corps se détache de mon ventre, elle devient cet autre à part entière, humaine mais différente.

Plus tard peut être, nous trouverons un même sentier à parcourir ensemble.

En attendant, je ne dois pas douter: bien sûr que je l'aime, c'est juste moins évident de l'aimer.

Ca n'en n'est que plus fort non?