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J'ai 9 ans. Quel souvenir faire émerger de cette année là? Aucun en particulier.

Petite fille très introvertie en présence des adultes, je me réfugie dans le sommeil et dans les rêves. La nuit je suis une autre. Je me construis un autre décor, un autre entourage familial, une autre vie.

Je commence aussi à penser à la mort, à essayer de la visualiser, je dirais presque "à me l'approprier".

Ce n'est pas la mort elle même qui m'attire, ni  le fait que ma vie puisse s'arrêter brutalement. Non! J'essaie de la ressentir, je me torture à vouloir savoir ce qu'elle est. Alors j'imagine ne plus respirer, ne plus penser, ne plus "être". Je me laisse descendre dans un gouffre sans fin jusqu'à presque la palper.

Avec le recul, je me dis que ce que j'essayais de faire, c'était de la "philosophie corporelle" sur la mort. J'ai beau chercher, c'est ce mot qui me vient en tête, parce qu'il représente exactement ce que je faisais.

C'est quand je touchais la mort au plus près qu'une immense angoisse me submergeait et j'avais un mal fou à sortir de cet état.

La mort m'attirait parce que je voulais l'apprivoiser pour ne pas en avoir peur. Et puis je la rejetais très loin parce qu'elle provoquait en moi une terreur à la limite de la folie.

Pendant les quelques année qui ont suivies, je l'ai cotoyée ainsi, attirée puis repoussée.

Avec les adultes, je ne parlais pas. J'appliquais le minimum syndical.

Ma vie intérieure était riche et intense, et j'explorais des thèmes complexes comme l'infiniment grand ou l'infiniment petit, le sens de la vie, de la mort.

J'étais devant mon écran le jour du premier pas sur la lune. Emerveillée, par le fait que la haut, très loin, il y avait un autre monde. Je me couchais de plus en plus tôt, prétextant être fatiguée. Et je partais ainsi dans une exploration personnelle vers l'infiniment grand, posant le décor, organisant les détails. Je ne cherchais pas à me l'expliquer, je voulais le ressentir.

Mon dieu, tout en écrivant ceci, je me rends compte de l'anormalité de mes pensées, à l'âge ou d'autres ne pensent qu'à jouer. Ceux qui me lisent doivent me croire folle.

Si je schématise ce que je faisais, je dirais que ce que je voulais, ce n'est pas être le  crayon qui dessine, mais je voulais être le dessin lui même.

Je voulais aller au delà de la pensée, je voulais ressentir dans mon corps, dans mon esprit cette mort ou cet infini.

Est-ce que c'est ça la folie?

Le jour, j'étais une enfant ordinaire qui avait des copains, qui jouaient comme tous les autres. Mais il y avait cet autre en moi qui était comme en prison et qui explorait la moindre parcelle d'idée.

Terrifiant ce que je suis en train d'écrire!

Comment ai-je pu me taire? Comment n'a-t'on pas vu mon "anormalité"?

Pourquoi n'a t'on pas essayer de venir me chercher dans ma bulle?

Pourquoi cette descente aux enfers. La seule explication que je trouve, c'est "apprivoiser l'inconnu, maîtriser mon espace, partir à la découverte de mes capacités émotionnelles interieures"