13009369J'ai retrouvé le vieux bonhomme dans le grenier. Je l'avais oublié.  Je cherchais des vêtements usagés à donner et puis  c'est le vieux John que j'ai trouvé.

Cela faisait combien de temps qu'il était là? 15 ans? Peut être 20.

Je me souviens du jour où je l'ai enfermé là. C'était le jour de mon anniversaire. Quelle année? Je ne sais plus. Il m'avait accompagné le temps pour moi de grandir, de comprendre, d'affronter.

Ma sœur l'avait trouvé dans une brocante. Il  avait un œil manquant et une oreille arrachée. Son costume ne ressemblait plus à rien. Elle a cousu elle même  cette veste rayée beige et  le pantalon en toile de jute.

Elle a changé les yeux et recousu l'oreille. Et c'est le jour de mes 10 ans qu'elle me l'a offert. Il était emballé dans du papier journal.

Je me souviens de ses mots lorsqu'elle m'a tendu le paquet mal ficelé.

- "Je l'ai appelé John. Il est vieux, il est moche, mais crois moi, il ferait peur à tous les monstres qui voudraient venir te tirer par les pieds quand tu es endormie. Et puis surtout, il restera bouche cousue devant tous tes secret"s.

Je ne parlais pas. J’avais 10 ans et je ne parlais plus. Je m’étais tu le jour où il était entré dans la chambre et l’avait frappé, encore et encore,  à travers le drap. Moi je me tassais dans mon lit, n’osant bouger.

J’ai cru ma sœur morte ce jour là.  Elle avait dit un mot de trop.

Pendant la nuit qui suivit, j’imaginai ma vie sans elle et promis au bon dieu que s’il la sauvait je lui donnais ma voix. Au petit matin elle s’était glissée dans mon lit, le corps tout endolori. Le silence s’installa dans ma vie.

Et puis John est arrivé. Je le serrais contre moi, le soir quand la nuit m’enveloppait, et mes peurs s’atténuaient.

Le père vint encore frapper, insulter, briser, avant d’aller cuver son vin sur le canapé du salon. Moi j’avais mes silences, et John qui me laissait pleurer sur son veston.

Ca y est, je me souviens. C’était le jour de mes 20 ans. J’avais pris une cuite pas piquée des hannetons. Ma tête explosait sous l’effet de l’alcool.

J’ai pris un cahier d’écolier, un stylo à l’encre rouge, et j’ai écrit en italique :

"Seule l’écriture me sauvera de la gueule de bois".

 

J’ai relégué le vieux John dans le grenier et je n’ai plus jamais cessé d’écrire.

 

 

(Texte écrit pour la consigne 46 de Paroles Plurielles)