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La photo est de Jean-Sébastien MONZANI

Ma voiture n’a pas démarré ce matin. Il était 4heures du mat’. Je revenais d’un reportage photo de nuit dans un village de montagne. La route sinueuse déroulait son long ruban devant mes phares allumés. Je me suis arrêté sur le bas côté, pris d’une envie pressente.

L’humidité remontait du sol, enveloppant d’un voile de brume le paysage environnant. Je pris une photo de ce lieu presque inquiétant et revint vers la voiture, appareil en bandouillère. Le moteur resta muet. J’insistai. Rien n’y fit. C’est alors que je l’aperçus.

Sa silhouette m’était familière. Où l’avais-je déjà vu ? Croyant le reconnaître, je descendis de voiture et m’avançai vers lui.

Il avait porté les mains à ses yeux éblouis par la lumière des phares. Il paraissait  tout droit sorti d’un film en noir et blanc. Des yeux très clairs. Le cheveu blond coupé court. Un costume gris des années 60. Le front barré d’une ride soucieuse. Il observait mes mains, puis il me dévisagea, semblant se détendre.

_ « Je m’appelle David V. Vous êtes photographe ? »

Et sans attendre ma réponse, il me fit signe de le suivre.

Je ne sais pourquoi je lui emboîtai le pas, sans poser de questions. Sans doute la curiosité l’emporta sur la peur.

Il me fit traverser le bois tout proche d’un pas rapide, puis grimper une colline. La haut, cachés derrière un rocher, il me fit signe de rester silencieux. Je regardai dans la direction qu’il m’indiquait. Un instant, je crus rêver.

J’entrai de plein fouet dans la 4ème dimension.

En contrebas, sur un plateau de granit, il y avait des tas de gens, serrés les uns contres les autres. Chacun plongé dans un livre. On aurait dit un vieux programme de télévision.

Et puis, de cette marée humaine, je vis surgir un doigt. Un long doigt maigre et décharné. Il était gris et ridé. Le doigt pointa vers le ciel et, sortit d’on ne sait où, une voix métallique envahit l’espace.

_ « Téléfonmaison ! »

 

David me poussa du coude :

_ « Photo ! »

 

C’est à cet instant qu’une lumière éblouissante inonda la place, et dans un silence total, un drôle d’engin vint se positionner à un mètre du sol. De ses entrailles sorti un étrange personnage. Il avait le look d’un aventurier sorti tout droit d’une arche perdue. Casquette de baseball vissée sur la tête, cheveux et barbe poivre et sel, lunettes rondes.

Et parmi la foule amassée, je vis un homme se dresser sur la pointe des pieds, puis s’avancer. Il ressemblait comme deux gouttes d’eau à François Truffaut.

 

La poignée de main fut vigoureuse et amicale. Et lorsque je commençai à mitrailler, l’oeil collé à l’objectif, j’entendis les mots suivants :

_ « Salut Spielg, bel engin ! »

 

( Texte écrit pour la Consigne 45 de Paroles Plurielles)