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"Et maintenant, ça suffit!"

Je sentais encore sur ma joue, la morsure de la gifle qui avait suivie ces mots. Il y avait dans son regard toute la violence, toute la cruauté d'un homme qui n'avait plus rien d'humain.

 

Nous avions été trahies, et les quelques secondes que nous étions en train de gagner ne permettraient pas de les sauver.

Je le savais, nous le savions tous, mais à l'humiliation d'avoir failli à notre devoir, nous n'allions pas ajouter la faiblesse et la lâcheté.

"Où les cachez vous?". Une autre gifle, plus forte me fit tressaillir.

Je relevais la tête. Mes tempes n'étaient que douleur. Je le regardais droit dans les yeux en souriant. Je n'avais pas peur.

"Ne provoquez pas Dieu, il pourrait vous en tenir rigueur!". Ma voix était claire et ma détermination intacte.

Les autres fouillaient , détruisant tout ce qui leur tombait sous la main. Pièce après pièce ils retournaient le couvent, renversant les meubles, déchirant draps et petits linges, brûlant les livres.

Sous nos yeux horrifiés, les nazis chassaient leur proie.

Ils les trouvèrent jusqu'au petit dernier, que nous avions caché dans la corbeille à linge.

Ils les rassemblèrent dans le cloître. 10 jeunes enfants que je savais condamnés pour n'avoir commis d'autre crime que de celui d'être nés juifs.

Le couvent, la cathédrale toute proche, mon voile de bénédictine, notre prêtre, rien n'avait pu arrêter les bourreaux dans leur chasse aux enfants.

Je regardais mes petits partir sur le chemin, bien en rang deux par deux, se tenant par la main.

Et si Dieu me prêtait vie, jamais, jamais je ne cesserais de prier pour eux, et de témoigner contre l'ignominie de cette guerre qui allait jusqu'à exterminer tout un peuple, et jusqu'à ces enfants innocents.

 

Autrefois il y avait, dans ce cloître ensoleillé, des rires d'enfants. Jamais la maison de Dieu n'avait été aussi lumineuse.

Ils couraient dans les couloirs, s'amusaient à chat perché sur les murets, chassaient les papillons à travers les orangers du jardin potager.

Ils s'émerveillaient du citronnier et des beaux citrons parfumés qu'ils essayaient de reproduire en cours de dessin, et ils chantaient de leur voix limpide, accompagnant les notes de musique qui s'élevaient du vieux piano et résonnaient sur le murs épais du couvent.

Quelques photos en noir et blanc témoignent de ce passé encore si douloureux, et pourtant si lointain. Une partition posée sur un piano, une allée de cailloux blanc, de l'herbe fraîchement coupée, et deux bancs, vides, désespérément vides.

J'ai beau tendre l'oreille, je n'entends plus le rire des enfants, et mon piano reste muet à jamais.

(Texte écrit pour la consigne 44 de "Paroles Plurielles")