11691795_pJ’ai presque une heure d’avance. Ca me stresse l’idée d’être en retard, et du coup, ma démarche en pâtit. Je préfère tant pis, arriver bien avant l’heure, quitte à faire les cents pas.

Mais il est déjà là!

Il se tient bien droit, presque au garde à vous, juste la tête légèrement penchée. Il est assez âgé. Je me mets à douter de mes capacités à le persuader que je suis celle dont il ne pourra bientôt plus se passer.

Il est certes assez bien habillé, ce qui lui donne une allure qui doit en impressionner plus d’une. Mais sur son visage impassible, je devine un regard pétillant. Il cache, j’en suis persuadée, sous son faux air autoritaire, un caractère débonnaire et un brin malicieux.

Tout autour de lui, des centaines de paires de chaussures, impeccablement alignées, parfaitement cirées, au laçage exemplaire. Il les passe en revue, les détaille une à une, silencieux et pensif.

Je prends mon courage à deux pieds et je m’avance vers lui, traversant d’un pas alerte cette marée de chaussures tristes et presque résignées.

- "Bonjour! Désolée d’être en retard, mais j’ai oublié de changer d’heure. Quelle étourdie je fais! Vous n’avez pas froid aux pieds? Vous allez vous enrhumer!"

Mon rouge éclatant et mes semelles de gomme jurent avec l’air ambiant.

- "Vous ne le savez pas encore, mais m’essayer c’est m’adopter!"

Il baisse enfin les yeux sur mes lacets mal ajustés. Quelques secondes passent. L’ambiance est glaciale. Me serais-je trompée?

Mais non! Le voilà qui me sourit.

- " Voilà un paire de pompes qui ne manque pas d’air. Et je vous trouve bien hardies pour des chaussures à peine vernies".

Puis il glisse ses pieds dans mon cuir gras tout frais. Je crois que j'ai gagné.

 

- "Enfin un peu de fantaisie dans ma vie!"

Il a l’air ravi d’avoir enfin trouvé chaussure à son pied.

Et tout en congédiant les autres prétendantes, Monsieur Noël se dit qu’à partir d’aujourd’hui, c’est tout en rouge, de la tête jusqu'aux pieds, qu'il ira travailler.

 

(Texte écrit pour la consigne 43 de paroles plurielles)