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« Ta coloc me paraît bien encombrante ! ». Il me souriait en disant ça. Moi j’ai fait semblant de rien. Je ne voulais pas lui montrer que je ne comprenais rien à ce qu’il me disait. Je ne savais même pas de quoi il me parlait. J’ai pourtant l’habitude de l’entendre prononcer des mots bizarres, qui ne veulent rien dire.

La plupart du temps, il me demande de raconter ma journée, ou il me fait dessiner. De temps en temps il veut qu’on parle d’elle, mais je suis rarement disposée à le faire. J’ai fait la gaffe une fois, une seule. Depuis je m’en mords les doigts, ses conversations me ramènent toujours à ça.

Moi j’ai 10 ans et lui c’est mon psy. Ma mère a décrété que puisqu’on ne pouvait rien  tirer de bon de moi, j’irai voir un psy. J’ai eu beau râler, expliquer que je n’étais pas folle, ça n’y a rien changé. Mon père lui-même a dit : « pourquoi pas, c’est une bonne idée, peut être qu’ainsi  ça la décoincerait ».

Je crois qu’en fait, mes parents en ont marre de moi. Quand ils m’ont commandée ils avaient sans doute demandé un enfant différent. La commande a mal été faite, ou bien on s’est trompé dans la livraison. Toujours est-il que le paquet reçu ne correspond pas du tout à ce qu’ils espéraient. Et comme ils peuvent pas me renvoyer à l’expéditeur (je suis plus garantie je suppose) ma mère a décidé que c’est le psy qui allait me réparer.

La première fois je me suis pas méfiée, il avait l’air gentil avec ses grosses lunettes et sa barbichette. Il m’a donné une sucette, et de quoi faire de jolis dessins : tout plein de crayons de couleurs bien taillés (à la maison, les miens sont tout usé et la mine casse tout le temps dans le taille crayon) J’ai dessiné un jardin avec un grand arbre et de chaque côte de l’arbre j’ai dessiné une petite fille qui me ressemble (en tout cas moi je trouvais que c’était ressemblant)

Monsieur barbichon (c’est le nom que je lui ai donné) m’a demandé pourquoi les 2 filles entouraient le tronc d’arbre de leur bras qui se rejoignaient. Elles n’avaient pas de mains, vous savez, comme quand on plie une feuille de papier en quatre et qu’on découpe une guirlande d’enfants dans la feuille. Ben c’est ça que j’ai voulu faire, une guirlande de moi autour de l’arbre. Je me suis pas méfiée, je lui ai donc répondu que c’était moi et omi. Il a demandé d’un voix toute douce : « mais qui est omi ? » j’ai juste dit : « ben c’est moi en verlan »

Il a haussé les épaules en disant : « mais bien sûr, suis-je bête (oui je crois que oui tu l’es monsieur barbichon !) Et depuis, il veut toujours que je parle d’elle et moi. Mais là j’en ai marre, je sens bien que ça m’amène sur la mauvaise pente. Si je lui parle trop d’elle, il risque de le répéter à mes parents. Et eux, pas si bêtes, ils voudront échanger, prendre elle et me laisser moi. Et ça, pas question : j’y suis j’y reste. C'est pas que je suis si bien que ça avec eux : maman gueule trop souvent et papa est saoul la moitié du temps. Quand à mon grand frère, il ne sait même pas que j’existe je crois ! Mais je n’ai nulle part ailleurs où aller moi.

En rentrant chez moi, je me suis précipitée sur le dictionnaire : ce mot qu’il avait dit m’intriguait, je me demandais bien de quoi il parlait. Sur le dico j’ai lu ça :

« Personne qui est locataire avec d'autres dans un immeuble commun ».

Locataire je sais ce que ça veut dire : maman reproche assez souvent à papa de dépenser son argent au bistro alors qu’ils pourraient économiser pour s’acheter un petit pavillon au lieu d’être locataire d’un HLM. 

Dans mon chez-moi à moi, dans mon petit corps tout biscornu, on était depuis pas mal de temps deux et ma « coloc » prenait de plus en plus de place. Monsieur barbichon avait bien raison, ma coloc m’encombrait. Il était temps de faire amie amie avec elle avant qu’elle décide de me jeter dehors.

Difficile de copiner avec soi-même, surtout quand cet autre soi, cette OMI est si différente, si imprévisible (celui là de mot je sais ce qu’il veut dire, je l’ai appris la semaine dernière çà l’école !)

Quand je voudrais rentrer dans un trou de souris, OMI préfèrerait s’habiller avec des couleurs très voyantes pour que tout le monde sache qu’elle existe. Quand moi j’aimerais être transparente, OMI voudrait qu’on ne voit qu’elle. A table je me tais, je laisse le père déblatérer sur les voisins, crachant son venin en même temps que son vin sur les derniers potins du village, inondant la cuisine de gros mots et  de méchancetés à qui veut l’entendre. Moi je me fais toute petite, presque invisible, je baisse les yeux, le nez dans mon assiette, espérant que le dîner ne s’éternisera pas. Omi elle me titille, me chatouille, me pince pour prendre ma place. Elle, ce qu’elle veut, c’est se dresser devant lui, fière et sûre d’elle. Elle meurt d’envie de lui balancer à la tête tout ce qu’elle pense de lui. Et ce qu’elle pense, c’est pas bien beau à entendre. Moi aussi je le pense mais moi je me tais, j’ai peur. Je connais ses réactions quand il a un coup dans l’aile. La semaine dernière, il s’est acharné sur mon frère, il frappait, frappait avec son poing, avec son pied. L’autre avait beau se recroqueviller, il a reçu une belle volée et quand il s’est relevé, tout rouge il a murmuré : « ce con je le tuerai ». Le père a rien entendu, heureusement, sinon c’est lui qui l’aurait tué.

Je crois que je suis jalouse d’Omi. Je la trouves belle, intelligente, je la trouve surtout courageuse. Moi je suis timide, je me trouve moche. Et puis je peine à dire des choses intéressantes, alors je me tais. J’ai surtout peur des autres, de ceux qui me regardent : je ne sais pas comment leur parler, je voudrais bien comprendre leur langage, mais je sais pas le décoder. C’est comme s’ils parlaient une langue étrangère. Ils ont beau faire semblant de s’intéresser à moi, je vois bien qu’ils se forcent, qu’ils me croient  même idiote.

Mais moi finalement je suis bien comme ça, toute seule dans ma bulle. J’ai besoin de personne, et surtout pas d’Omi qui me torture pour changer ma vie.

Omi elle, elle est toujours prête à foncer, elle est prête à provoquer même. Avec elle il faudrait tout le temps se battre, et dans mon entourage, il y en a des batailles à mener : ceux de l’école qui m’appellent la naine, les petits voisins qui me moquent et me bousculent. Et puis le père et la mère qui s’engueulent tous les soirs.

Omi voudrait entrer en bataille. Moi je préfère la fuite. Je vais m’installer dans le petit cabanon, au fond du jardin ouvrier, ils finissent toujours par m’oublier.  Là j’essaie de raisonner OMI, de lui expliquer qu’un jour, quand on sera grande, on construira une fusée. Je lui montre une étoile, là haut dans le ciel, c’est la plus brillante, c’est là qu’on ira. Il y a forcément quelqu’un qui nous attend là-bas. Si elle patiente, je suis même prête à la garder en coloc. 

Elle réfléchit. Pour finir de la convaincre, je lui ai lu le « petit prince »

Omi est d'accord, avoir le petit prince pour voisin vaut bien d'attendre quelques années.

Mais elle m’a fait promettre : chut, pas un mot à Monsieur Barbichon. Avec nous deux, le secret est bien gardé.